Billet 252
Ne faut-il que délibérer,
La cour en conseillers foisonne;
Est-il besoin d'exécuter,
L'on ne rencontre plus personne.
Comédie en un acte.
Scène 1
Gugus est un paysan qui a pour manie de labourer jusqu'au macadam. C'est de famille. Evidemment les chemins offrent une moindre résistance aux fers du cultivateur mais n'en déplaise à Gugus, dépasser les bornes n'est pas toujours sans conséquences, et Béret avait finalement cru bon le lui faire remarquer, bien gentiment, qu'après avoir arasé le talus son chisel avait tendance à venir régulièrement gratter cette voie stratégique, puisqu'il s'agit à la fois du chemin le plus emprunté par les promeneurs et d'une piste sur laquelle deux voitures pouvaient se croiser en se rangeant un peu. Dorénavant il est limite pour un tracteur aux standards actuels et correctement chaussé.
Ceci ne s'est pas réalisé en un jour mais à ce rythme dans dix ans il n'y aura plus de chemin. Décimètres par décimètres, à force de grignotage - Gugus avait aussi arraché une de ses bornes en cultivant - le chemin s'était vu amputé d'une bonne moitié de sa largeur au fil des ans, et je savais que ce n'était pas le premier chemin à en faire les frais. De plus, les passages d'épandeur à fumier l'hiver, alors qu'il dispose d'un autre accès plus haut faisaient que le chemin se recouvrait progressivement de limon depuis que Gugus avait fait un sort au maigre talus, ajouté à cela le tas de fumier dégoulinant à cinquante mètres pile de la station de pompage du réseau public d'adduction d'eau, la voie, pourtant refaite avec un très grand soin, scrapers et tout le toutim, en même temps qu'un arpentage quinze ans auparavant, sous l'égide du « propriétaire » d'alors, l'association foncière crée pour maîtriser les travaux connexes à la création d'une autoroute dans ce secteur, en était sérieusement dégradée.
Béret n'avait pas trop rien dit non plus quand il avait vu cette borne arrachée, après tout celle-ci délimitait le fond voisin du chemin, le champ de Béret et les bornes qui vont avec et sont situées de l'autre côté n'ayant bougés d'un pouce.
Toute chose ayant sa fin, alors qu'il arrivait travailler dans son champ Béret surprit une fois de plus Gugus occupé à bien nettoyer ses bordures à grand coups de râteau, sapant comme à son habitude les berges du chemin à chaque tour de canadien. Cette fois ce fut trop et Béret signifia vertement au malotru, après les politesses d'usage, qu'il serait bien de restituer les deux mètres déjà disparus en largeur, un seul mètre ne serait déjà pas si mal, en même temps qu'il désigna une borne arrachée quelques années auparavant, posée négligemment dans l'herbe au pied du tas de marne à Gugus.
Cela n'eut pas l'heur de plaire à ce dernier qui, n'ayant jamais reçu d'ordre ni de conseil de sa vie, ne comprenait pas que l'on puisse avoir un avis différent du sien surtout si l'on était de la même corporation : Les chemins c'est pour les promeneurs clama-t-il comme à son habitude, et moins il y a de promeneurs, mieux on se porte. Si je ne pouvais qu'approuver la deuxième partie, je lui rappelais tout de même que les autres usagers risquaient de ne pas être de son avis, d'une, deux que l'état actuel de la voie, réduite à deux mètres cinquante à peine et cabossée, s'était bien dégradée en dépit des petites remarques, je devrais dire des allusions que je lui avais adressées lors de nos bavardages sur un ton plus amical. Quel regret de ne pas avoir pris de photographie de la piste lors de sa réfection... Devrais-je faire intervenir la municipalité, actuelle propriétaire du chemin où j'étais sûr de trouver une alliée en la personne du maire, très attachée à sa coulée verte bien qu'elle n'y mettait jamais les pieds ? Sans surprise le dialogue s'avéra inexistant et nous conduisit directement à la scène finale et champêtre, avec le maire qui nous convoqua, ainsi que son adjointe, le président de l'ex-association foncière, plus deux autres riverains ayant eu vent de l'affaire et qui ont tenu à venir présenter des doléances aux miennes identiques, donc mes alliés de circonstance, enfin les derniers arrivés sur les lieux en gueulant, Gugus et son père, convoqués eux aussi par un courrier du maire. On allait voir ce qu'on allait voir...
Scène 2
Et ce qui devait arriver arriva. Avez-vous lu « Guerre des Gaules » de Jules César [2], ou déjà assisté à une réunion entre pros et anti-éoliennes ? Car nous n'étions point venus pour écouter, dispersés par paires aux quatre coins nous ne risquions pas plus de nous entendre, aussi il me sera difficile de vous faire un résumé. En est sorti tout de même une conclusion par la bouche de l'autorité municipale : Béret avait entièrement raison et Gugus fut prié de restituer la borne et le talus, ce qu'il admit d'un hochement de tête. Seulement il est apparu que nous ne voulions pas formaliser cet accord sur un bout de papier (on est un peu fainéant et pas très organisé) ni régler des frais de bornage puisque aucun d'entre nous ne l'a revendiqué, il aurait donc fallu à minima que l'engagement pris par Gugus fût clair et sans ambiguïté, si possible d'une voix intelligible, entendu par les gens qui ont bien voulu effectuer le déplacement, mais dans ce brouhaha...
Enfin je n'insistais pas plus, déjà satisfait d'avoir pu ridiculiser au passage le président de l'association foncière dont la proposition après avoir fait un constat identique à celui du maire, avait été de tracer une ligne imaginaire au milieu du chemin - il avait oublier son plan - comme nouvelle base et de reprendre à partir de là une largeur égale de chaque côté... et ceci pour le bien commun, revenant à amputer mon champ et détruire des bornes jusque-là préservées ! Ahurissant !
Epilogue
Qu'en reste-il deux années plus tard ? La décision n'a pas été appliquée et cela va bien comme ça, le maire a quitté son village et les autres protagonistes ont apparemment perdu la mémoire. En ce qui me concerne je n'en rêve pas la nuit, mais j'ai tout de même reçu il y a quelques jours un coup de fil de la mairie me reprochant d'avoir détruit une borne dans une autre parcelle dont ils recherchent actuellement la limite. Tiens, je croyais que ce n'était pas important, les bornes ? En fait, c'était simplement un prestataire de la mairie qui ne l'avait pas trouvée et qui avait perdu sa matinée à chercher cette fichue borne qui crève pourtant les yeux, l'ayant moi-même matérialisée à l'aide d'un piquet d'un mètre et peint en rouge parce que les cantonniers la détérioraient régulièrement avec le broyeur... Ah, j'vous jure, ces Gaulois !
[1] Jean de la Fontaine, "Conseil tenu par les rats" :
http://www.lafontaine.net/lesFables/afficheFable.php?id=24
[2] « En Gaule, non seulement toutes les cités, tous les cantons et fractions de cantons, mais même, peut-on dire, toutes les familles sont divisées en partis rivaux »
Jules César, "Guerre des Gaules", livre VI - 11
Article Modifié le dimanche 07 février 2010 à 16:34
Posté dimanche 07 février 2010 à 16:19
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Commentaires
Jadis, pour ce genre de conflit, il y avait les juges de paix, maintenant les juges de proximité...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Juridiction_de_proximit%C3%A9
Les maires, eux aussi avaient une certaine autorité, mais ils ont changé et les administrés aussi...
Traversant des régions du Bassin parisien plus ou moins crayeuses, il m'est arrivé d'envier l'absence de fossés au bord des chemins et entre les champs. Pas de surface perdue, pas d'entretien... Mais les fossés ont semble t'il l'avantage de délimiter les parcelles!
En labourant il arrive à certains de mordre dans le fossé ou d'y projeter de la terre, mais bien moins qu'en non-labour, technique qui progresse... Ça donne du boulot aux entreprises qui curent les fossés!
On a tous un voisin borné qui dépasse les limites.
par Cultilandes le dimanche 07 février 2010 à 19:39:55